Indret : Une fonderie de canons ( 1777 - 1828 )



Pourquoi Indret ?




Au lendemain de la guerre de Sept Ans qui avait opposé France et Autriche contre Angleterre et Prusse et s'était terminée par une sanglante défaite des premiers, la flotte française est anéantie. Il s'agit donc de la reconstruire. Mais refaire une flotte sans la doter d'une artillerie adaptée ne servirait à rien. Il est en effet notoire à cette époque que notre artillerie navale pêche beaucoup. C'est si vrai que 2 ans après la fin de cette guerre, l'amiral Du Chaffault est envoyé devant Salé (Maroc) combattre des pirates Maures qui écument les mers. Après un violent combat naval, Du Chaffault constatera les pertes subies ! Outre les vies humaines perdues - dont une quinzaine d'hommes suite à une explosion d'une pièce - le matériel est en grande partie hors de service. Ce qui vaudra à cet amiral d'écrire au Ministre : « Les fournisseurs trompent le Roi par la mauvaise matière qu'ils mettent dans leurs canons ; ne serait-il pas possible de remédier à cette friponnerie ? ». Trois semaines plus tard au cours d'un autre combat, une nouvelle pièce éclate (huit morts et de nombreux blessés). Excédé, il écrit de nouveau au Ministre : « Je vous répète, Monseigneur, qu'il n'est plus possible d'animer nos équipages ; ils sont effrayés avec raison. Si vous ne mettez pas ordre aux friponneries des fournisseurs, nous serons à plaindre ». Peu après, il reproche à son correspondant : «  de lui avoir fait tuer ses braves gens en lui envoyant du matériel avarié  ».

Friponnerie : le mot est lâché à deux reprises. Il donne une idée de l'état d'esprit des cadres de la "Royale" et surtout, sans doute, des serveurs de ces pièces d'artillerie. Les différents Ministres qui se succédèrent aux responsabilités de la Marine essayèrent d'apporter des solutions à ce problème et facilitèrent les voyages à l'étranger de gens compétents en ce domaine pour voir ce qui pouvait se pratiquer ailleurs.

Parmi ceux-ci, il convient de noter d'abord la présence de Gabriel Jars. Correspondant de l'Académie des Sciences, il est le fils d'un directeur de mines et s'intéressait aux problèmes de fusion du minerai de fer. Ses nombreux voyages lui permirent de voir en Angleterre comment transformer le charbon en coke. Il mourut malheureusement jeune mais ses notes furent reprises par son frère aîné qui les édita sous le titre « Voyages métallurgiques ».

Il est un autre homme - Marchant de La Houlière - qui eut une action plus significative dans le domaine de la fusion des canons. Pendant plus de 2 ans, il milita ardemment pour créer une fonderie moderne qui puisse permettre d'avoir des canons suffisamment robustes comme savaient le faire les Anglais. Il réussit mais le paradoxe dans cette affaire fut que, bien qu'ayant travaillé avec le ministre de la Marine de l'époque De Sartines, il ne parvint jamais vraiment à obtenir la confiance totale de ce dernier. Sa correspondance avec le marquis de Langeron, partiellement détenue par la Médiathèque de Nantes, montre son amertume. Dans tous les courriers retrouvés que ce Ministre enverra à ses correspondants locaux, le nom de La Houlière n'est cité que dans deux lettres. Le 30 mars 1778 , il écrit ainsi : « Mr de la Houlière m'ayant offert de se rendre auprès du sieur Wilkinson pour l'aider dans ce qu'il pourroit lui être utile, je n'ai pas cru devoir y consentir sans savoir auparavant si cet artiste le verroit avec plaisir. Sondez le sur cela mais avec ménagement et rendez moi compte de ce que vous aurez pu découvrir de sa façon de penser ». Il convient de préciser à ce sujet que La Houlière dépendait du service de l'armée de Terre qui disposait de ses propres fonderies alors que la Marine avait les siennes, ce qui entretenait un climat sinon d'hostilité, du moins de concurrence larvée. Or, La Houlière avait écrit le 17 juin 1776 dans un mémoire : « Le sieur de La Houlière encore plus directement attaché au service de terre ne seroit pas satisfait si les soins qu'il a pris ne devenaient pas utiles d'un autre côté au département de la guerre qu'il a eu principalement en vue dans ses recherches ». Si de Sartines tint finalement compte des avis de La Houlière, il ne montra jamais trop à ce dernier l'intérêt qu'il portait à ses recherches.


Mathieu Henri Marchant de La Houlière, neveu de Voltaire, était « brigadier des armées du Roi, son lieutenant au gouvernement de Salces en Roussillon » et à ce titre eut une carrière militaire qui l'éloigna parfois loin de France. Ainsi, en 1758, il fut envoyé au Canada pour soutenir l'Isle royale et prit position à Louisbourg comme commandant des forces terrestres sous l'autorité de Drucour qu'ils tentèrent, sans y parvenir, de défendre contre les troupes anglaises. Le personnage est déjà ambigu car si le maréchal de Belle-Isle écrit de lui le 4 juillet de cette année : « Je ne doute point que son intelligence et sa fermeté n'influent beaucoup sur la défense de la place », Montcalm, alors Commandant en Chef des forces françaises au Canada écrira de lui : «  J'ai connu M. de La Houlière autrefois. Il me semble qu'à envoyer un commandant des troupes, quoique cet officier ait du mérite et quelque réputation, j'eusse voulu un officier d'une autre étoffe et d'un autre ton. ».

Ces derniers propos peuvent fournir un début d'explication au manque de confiance qu'il inspira au ministre de Sartines. Très souvent, dans ses courriers, on sentira cette souffrance et cette aigreur de la part d'un homme qui écrira :
- « moy indigne qui n'ai pas l'honneur d'être officier d'artillerie de la Marine, ni de l'Académie de Brest, ni frère de M. Fougeroux, ni neveu de M. Duhamel »,
-  lorsque de Sartines lui demandera de supprimer dans un de ses mémoires certains passages qui pourraient déplaire à une tierce personne : «  c'est ainsi qu'on ruine qu'on dégoute qu'on rebute ceux qui proposent des choses utiles, vous exigés que je vous parle comme à un ancien camarade je le fais sans restriction pour que vous soyés instruit mais si vous écrivés à M. de Sartines à ce sujet ne paroissés pas être informé par moy, votre lettre tomberoit sans doute entre les mains de celuy qui inspire les lenteurs ».
- ou encore : « je n'ai l'honneur d'être ni dans la Marine, ni dans l'Artillerie, ni dans le Génie dans aucun de ces corps où on a le privilège de penser à tout et de trouver mauvais que les autres pensent vous conseillés ».

Voltaire lui-même se moquera de lui le 22 octobre 1770 dans un courrier lorsqu'il écrira : « Vous vous lamentez, dans votre lettre du 20 septembre, de n'être point brigadier des armées, tandis que vous l'êtes » et de rajouter : « Fi que cela est mal de crier famine sur un tas de blé ». Il est toutefois utile de spécifier, quant à cette affaire, le rôle joué par Voltaire qui, quelques jours auparavant (le 8 octobre) avait adressé à Madame la duchesse de Choiseul une lettre contenant ces propos : «  Me voilà plongé, Madame, dans les affaires de ce monde, lorsque je suis prêt de le quitter. J'ai voulu faire une niche à mon neveu La Houlière, et je me suis adressé à votre belle âme pour en venir à bout. Il n'en sait rien. Si je pouvais obtenir ce que je demande, si Monsieur le Duc pouvait me remettre le brevet, si vous pouviez me l'adresser contre-signé, si je pouvais l'envoyer par Lyon et Toulouse qui sont sur la route de Perpignan, si je pouvais étonner un homme qui ne s'attend point à cette aubaine, ce serait assurément une très bonne plaisanterie ; elle serait très digne de vous, et je vous devrais le bonheur de la fin de ma vie ». Voltaire aurait-il été espiègle à ses heures ?

Curieux de nature, La Houlière se lança dans plusieurs entreprises et effectua « beaucoup de recherches, de dépenses et de voyage pour connoître tous les avantages que les Anglois tirent du charbon de terre dans leurs fourneaux et forges et leur manière de l'employer avec succès ». Sa conviction et sa pugnacité lui permirent de convaincre ses correspondants de l'avantage que présentaient les techniques anglaises en matière de coulée de canons. Si les résultats ne furent pas tout à fait conformes à ses prévisions, du moins en ce qui concerne le type d'entreprise à créer, ceux-ci permirent l'établissement d'une fonderie de canons dans la banlieue de Nantes. Si le mot "Indret" lui fut connu, il est probable sans que l'on puisse l'affirmer qu'il ne vînt pas en ces lieux.

Sa fin fut hélas tragique, puisque Sainte-Beuve mentionnera à son sujet : «  Le premier général français qui commandait à Perpignan en l'absence de Servan, général en Chef, le vieux La Houlière, n'avait pas les forces suffisantes pour garder une frontière si étendue ; l'ennemi l'eut bientôt franchie. L'alarme était déjà dans Perpignan quand arrivèrent quatre représentants du peuple qui prirent, sur le champ, les mesures les plus vigoureuses. Un de leurs premiers actes fut de suspendre La Houlière à cause de son grand âge. Ce brave vieillard, ne pouvant supporter l'affront fait à ses cheveux blancs, se brûla la cervelle ».


Indépendamment de la sécurité acquise avec de meilleurs produits, « Il seroit fâcheux que faute d'un examen judicieux on rejette une découverte qui mettroit en sûreté la vie des canonniers et mettroit fin aux accidents arrivés plusieurs fois sur nos vaisseaux », il s'avère qu'incontestablement, la première motivation est d'ordre technique, à laquelle ne peut manquer un aspect économique, deux aspects développés dans un premier rapport daté du 17 juin 1776 . Tous les vieux fers « bombes, boulets irréguliers, anciens fûts, pièces de canons » encombrent les ports et ne valent quasiment rien si ce n'est le poids de la ferraille. Pouvoir les réutiliser en les refondant reviendrait beaucoup moins cher que de produire de nouvelles gueuses. Or les techniques consistant :
- à employer du charbon de terre (houille) en lieu et place de charbon de bois
- à utiliser de vieux canons déclassés
- à couler après une seconde fusion (meilleure épuration des produits finis)
sont, selon lui, complémentaires et prometteuses pour arriver au résultat souhaité.

Techniquement, il fait apparaître les mérites de la fonte anglaise qui subit une seconde fusion en sortant du haut fourneau ce qui lui permet d'acquérir des qualités de compacité supérieure à celle de France. Pour lui, il ne fait aucun doute que cette seconde fusion est incontestablement à l'origine des meilleures performances des canons anglais que tous les marins reconnaissent. Des essais ultérieurs qui seront effectués viendront le conforter dans son opinion. Il lui faudra, toutefois, beaucoup d'insistance pour arriver à convaincre certains de ses interlocuteurs.

Economiquement, il écrira quelques mois plus tard : « Le gouvernement britannique qu'on ne peut taxer de négligence et d'inattention pour ce qui concerne sa marine et intéresse la vie à la conservation de ses sujets a connu et fait usage anciennement de notre manière de fondre au charbon de bois, à la première coulée des hauts-fourneaux ; il a comme toutes les nations de l'Europe tiré des canons de Suède. Il n'ignore pas qu'ils ne s'y vendent que 14, 15 livres le quintal ; cependant l'Amirauté a contracté avec M. Wilkinson à 48 livres la tonne, ce qui revient à 21 livres 10 sols le quintal, argent de France.
Il est donc démontré que ces canons mêlés avec des gueuses aux coaks ont été reconnus meilleurs puisqu'ils les préfèrent à ce haut prix, et que ce n'est pas par économie de la part du fournisseur qu'ils y mêlent des gueuses au coak puisque les gueuses d'Amérique et de Russie ne coûtent en Angleterre que cinq guinées, cinq guinées et demie la tonne et que celles fondues au coak en Angleterre y coûtent six guinées 10 sols d'Angleterre
 ». S'il semble y avoir contradiction entre sa motivation économique et le coût élevé des canons par rapport à ceux réalisés en Suède, il ne manquera pas de souligner qu'en France un canon coûte au moins 18 livres le quintal. Or les techniques employées s'avèrent désastreuses sur le plan financier :
- non récupération des vieux fers, près de 200 000 quintaux pourrissent dans les arsenaux.
- Déchets de fusion exorbitants (une économie de 20% peut être faite immédiatement).
- Frais de maintenance ridiculement bas pour ce type de fourneaux et périodes d'indisponibilité réduits à leur plus simple expression.

Plusieurs études qu'il effectuera aboutiront toutes à une économie globale au moins égale à 1 000 000 de livres pour remettre en état l'artillerie navale. En outre, l'investissement réalisé permettra à cette fonderie qu'il souhaite créer en France de travailler pour le commerce et d'effectuer des bénéfices supplémentaires.


Si La Houlière ne parvint pas à s'assurer la confiance totale du Ministre, il fut également en butte avec un des tout premiers hommes qui supervisait la fonte des canons pour le compte de la Marine. Il est même vraisemblable que la position de ce dernier joua un rôle dans l'attitude du Ministre. De Secval était en effet inspecteur de la forge royale de Ruelle et on peut comprendre qu'il pouvait voir d'un regard suspicieux la création d'une nouvelle usine qui pourrait lui enlever certaines prérogatives qu'il détenait jusqu'alors au sein de la Marine.

C'est avec cet homme que La Houlière aura très vite des soucis. En effet dès le 5 août 1776, alors qu'il avait remis au Ministre un mémoire sur ses projets, celui-ci lui rétorqua « qu'il sentoit sur qui retombait mes soupçons ».

On peut noter que lorsque la première coulée suivant la technologie anglaise sera faite en France, La Houlière n'hésitera pas à écrire que De Secval «  empêchera que l'on adopte cette manière de fondre ou qu'il voudra s'en attribuer le mérite en seul. Premièrement parce qu'il est persuadé que les canons de Ruelle dont il croit avoir poussé la perfection au plus haut degré sont aussi bons que les canons anglois, deuxièmement parce qu'il ne peut s'accoutumer à penser que les Anglois ayent, avant nous, trouvé une manière de faire des canons plus solides, troisièmement parce qu'il verroit avec peine un étranger travailler à Ruelle ». Durant cette affaire, De Secval refusera d'envoyer un foreur à Nantes et le forage des canons dut se faire à Ruelle alors qu'« il eut cependant été moins coûteux de les forer à Rochefort où la Marine a une forerie, on auroit éviter le transport en remontant la Charente et leur envoy à Rochefort et l'épreuve y eut été faite authentiquement  ».

Si, toujours selon La Houlière, De Secval « est un officier précieux à la Marine », il n'en demeure pas moins qu'«  il veut se réserver la satisfaction d'opérer en seul, se donner le mérite de faire épargner à M. de Sartines ce qui a été offert au sieur Wilkinson et les propositions d'épargne plaisent à tous les ministres » et qu'«  il auroit bien voulu établir le grappin de son authorité  ».

Pourtant c'est bien lui qui sera nommé pour surveiller les travaux de Wilkinson alors que ce dernier avait exigé une liberté d'action totale. Plusieurs courriers du Ministre datés de mai et juin 1777 attestent de l'importance du rôle joué par de Secval lors de la création de l'établissement d'Indret et même de la bonne entente entre ce dernier et Wilkinson. La Houlière, pour sa part, se verra refuser en mai 1778 un voyage à Nantes - et sans doute à Indret puisque les travaux étaient déjà avancés à cette époque - « par la même circonspection et les mêmes ménagements pour la personne qui feroit sans doute échouer l'entreprise si le sieur Wilkinson pouvoit repartir sans avoir monté son établissement et toutes les circonstances paroissent seconder ses vües  ».

En mai 1778, alors que le premier canon d'Indret allait être foré dans les mois suivants, La Houlière, encore, craint « que les intéressés dans les fers coulés ne mettent en avant leurs doutes pour empêcher et retarder l'effort de ce que j'ay proposé et ne parviennent à rendre problématique une vérité bien reconnue de nos rivaux qui en font usage avec succès ». Dans le même courrier, il mentionnera « M. de Sartines pour ménager la délicatesse de M. de Secval ne m'y envoye pas (à Nantes), il a chargé une personne étrangère à tout service d'y aller ». Ces différentes phrases, lourdes de sens, montrent bien le fossé qui existait entre le Ministre de la Marine et lui. Dans son esprit, De Secval y est pour beaucoup et il est un fait que ce dernier sera présent jusqu'en octobre 1784 sur le site d'Indret alors que La Houlière avait du retourner à d'autres occupations puisque son dernier courrier connu sur cette affaire est daté de mai 1778, là même où il avoue que le Ministre ne lui accorde pas le droit de se rendre à Nantes alors que la conclusion d'un engagement de plus de deux ans était en train de se faire.


De 1775 à 1778, il eut de nombreux courriers et établit plusieurs mémoires relatifs à son action. L'un d'entre eux qu'il a intitulé « Motifs qui ont déterminé M. de Sartines à s'occuper des moyens d'introduire en France la méthode des Anglois pour fondre les canons de fer de la Marine » retrace la succession de ses démarches.

Bien que militaire de carrière, il avait établi, au sud de la France, dans le comté d'Alais des forges et s'était déjà livré à des expériences de fontes de minerai de fer avec du charbon de terre. Si cette technique était déjà connue en France, elle n'était quasiment pas appliquée du tout. Les fontes s'obtenaient avec des fours chauffés au charbon de bois. Sachant que les anglais pratiquaient la technique du charbon de terre avec succès et qu'ils obtenaient des résultats supérieurs à ceux de France, il parvint à effectuer en 1775 un voyage en Angleterre à titre officiel « pour son instruction personnelle et y voir par luy-même la manière dont on y emploie le charbon minéral ». Le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères de l'époque, l'envoya trouver le Duc de Guines, ambassadeur de France en Angleterre pour y obtenir des lettres de recommandation auprès de fondeurs anglais. Celui-ci lui procura en outre pour faciliter ses relations un interprète local. Il visita ainsi « 50 ou 60 fourneaux où on ne fond la mine qu'avec du charbon de terre » et fut même admis dans deux fonderies qui fournissaient les canons pour la marine royale anglaise.

Dans l'une d'elles, il rencontra John Wilkinson et assista à une coulée qui, «  en deux heures et demie ou trois au plus », permit de couler un canon de 32, soit l'équivalent en France d'un canon de 36 nécessitant 3 tonnes et demie de fonte. Surtout, il remarqua que cette fusion était obtenue à partir « de vieux canons, un marteau de forge endommagé, autres vieux fers coulés et une partie de fontes neuves en gueuses fondues avec du charbon de terre ». Il ne put s'empêcher de signaler alors qu'il ne «  douta pas qu'on fit un sort à un anglois qui viendroit travailler en France de cette manière ». Wilkinson lui répondit que s'il était question d'un marché avantageux avec un particulier, il pourrait envoyer en France son frère cadet William. Or, La Houlière devait le lendemain se rendre chez ce frère. John rédigea donc une lettre pour ce dernier. Celui-ci, le lendemain, ne souleva aucune objection majeure à ce projet. La Houlière, tout heureux de sa démarche, promit de lui donner bientôt de ses nouvelles.

Rentré en France, il fit son rapport tant au comte de Vergennes qu'à de Sartines. Il proposa à ses interlocuteurs de faire effectuer par l'ambassadeur de France en Angleterre une enquête sur les frères Wilkinson. Celle-ci fut suffisamment élogieuse puisque « Le Ministre apprit que ces messieurs jouissoient de la meilleure réputation, avoient en société quatre fonderies qui valent bien chacune 15 à 20 000 louis ; qu'ils sont les premiers qui aient mis en usage cette manière de faire des canons, que depuis qu'ils ont trouvé cette façon de les couler et qu'on a reconnu qu'ils n'étoient point sujets à crever, la marine angloise n'en employoit point d'autres et qu'indépendamment de ce qu'ils fournissent au Gouvernement, ils en font un gros commerce extérieur ».

Se mit donc en place à partir de ce moment un processus pour que l'affaire puisse aboutir. De Sartines autorisa La Houlière à écrire en Angleterre pour leur signaler qu'il venait d'obtenir un marché de la Marine pour une fourniture de canons et que si William Wilkinson désirait voir l'état des choses, il lui serait alloué une somme de 100 guinées pour les visites qu'il jugerait à propos d'effectuer. Wilkinson répondit qu'il ne pouvait se prononcer tant qu'il ne connaîtrait pas avec précision les qualités des charbons de terre employés, les mines et les gueuses ainsi produites. De Sartines, désireux de s'octroyer les compétences des anglais ordonna à La Houlière d'effectuer avec lui un voyage d'études en France et c'est ainsi que tous deux accompagnés de leur interprète parcoururent les routes de France du 10 septembre 1775 jusqu'au 20 février 1776 pour visiter les fonderies implantées sur le territoire français qu'il s'agisse de fonderies appartenant à la Terre, à la Marine ou à tout autre personne. Wilkinson reconnut la qualité de certaines « gueuses très propres à faire d'excellents canons ».

Les négociations purent commencer et de Sartines proposa à Wilkinson 12 000 livres d'appointements et 30 sols par quintal de canons fondus dans une fonderie dont le Ministère ferait les avances. Wilkinson ne trouva rien à redire à ces propositions sous réserve que celles-ci seraient agréées par son frère. Il repartit donc dans son pays avec ordre de « faire passer huit canons de ses fonderies pour être essayés par comparaison avec nos canons françois ».

Plus tard, en 1777, La Houlière écrira que les frères Wilkinson « ne sont attirés que par l'avidité du gain » et qu'ils n'acceptent de venir en France que si le Ministre contracte avec eux un marché pour dix ans, qu'en outre s'ils acceptent les 12 000 livres d'honoraires, ils demandent 35 sols de gratification par quintal de canons et qu'ils s'engagent à en fournir 12 000 quintaux par an. Un rapide calcul montre que cela coûtera 330 000 livres au trésor royal. Il ajoutera qu'une négociation aura lieu pour tenter de réduire cette prestation et de Sartines proposera alors une somme forfaitaire de 120 000 livres en n'omettant surtout pas de montrer qu'une telle réalisation peut se faire « en un, deux ou trois ans au plus ». Cette transaction aboutira en mars mais Wilkinson qui, selon La Houlière, a un caractère « vif, impatient et actif » exigera « qu'il ne seroit gêné par aucun officier d'artillerie de la Marine ni autre dans son travail, qu'il auroit le commandement absolu sur ses ouvriers, en prendroit ou congédieroit à son gré » tout en acceptant de répondre « avec bonne foy et vérité sur tous les éclaircissements que les officiers viendroient prendre sur les opérations auxquelles ils seroient maîtres d'assister ».

Babron a écrit : « Un traité du 11 mars 1777, fixa à 12 000 francs son traitement annuel qui fut porté à 50 000 francs par un autre traité du 29 mai 1779 ». La somme de 12 000 livres est conforme aux premières tractations mais les assertions de La Houlière viennent donc en contradiction du texte de Babron et sont confirmées par au moins cinq courriers de de Sartines. Selon ces derniers qui ne concernent que les 4 derniers versements, Wilkinson a bien obtenu une somme forfaitaire de 120 000 livres qui lui fut créditée en cinq versements de 24 000 livres chacun et dont le dernier est annoncé le 10 avril 1779 (soit quelques jours seulement avant la date du second traité évoqué par Babron) dans un courrier à M. de Lavillehélio, commissaire de la marine à Nantes. Il convient de préciser que les deux derniers de ces courriers spécifient sans laisser le moindre doute à ce sujet que le montant global est bien de 120 000 livres. Ces éléments remettent donc complètement en cause cette somme annuelle de 12 000 livres et le contenu de ces deux traités mentionnés, repris ensuite par plusieurs auteurs que l'on retrouve généralement sur les études relatives à la création d'Indret. N'oublions pas que Wilkinson quitta Indret en 1780, soit 3 ans seulement après son arrivée et que l'intégralité de la somme lui était déjà versée en avril 1779.


En juin 1776, La Houlière rédige un mémoire accompagné d'un supplément qu'il adresse au comte de St Germain où il vante les techniques anglaises de coulée. « La fonte, au lieu d'être coulée en France en sortant du haut-fourneau, ainsi qu'on le pratiquoit en Angleterre il y a vingt ans, est remise une seconde fois en fusion dans des fourneaux à air et réverbère où recuite et plus épurée, elle se condense plus et acquiert beaucoup plus de cohérence et de résistance ; ce qui fait que ces canons supportent l'effet de la poudre sans crever et évitent à ceux qui les servent les accidents malheureux trop ordinaires aux nôtres. Tous les marins sont convaincus que ceux des fonderies d'Angleterre sont infiniment supérieurs, ce qui n'est dû qu'à sa seconde fusion ». Il défend ensuite avec pugnacité les fourneaux à réverbère employés outre-Manche car, dit- il : « Les fourneaux de réverbère dont on a fait usage pour fondre les canons servent aussi journellement en Angleterre à refondre tous les vieux fers coulés, canons, boulets, bombes, marteaux défectueux, tuyaux, plaques, marmites cassées ; tout y est remis à neuf et cette expérience peut être d'une grande épargne et d'une grande utilité pour le service de l'artillerie de terre ».

Conscient de l'intérêt économique que peut présenter cette refonte des «  vieux fers coulés », il s'est livré à une enquête sur le plan national d'où il ressort « qu'il manque dans les arsenaux du Royaume une prodigieuse quantité de bombes, obus et boulets de certains calibres indispensablement nécessaires tandis qu'il y en a d'autres irréguliers ou moins en usage aujourd'huy dont on est surchargé ». Ainsi 192 420 quintaux de ces rebuts encombrent les différents établissements et ne peuvent avoir aucune utilité. Aussi, propose-t-il de remettre « un plan avec des instructions, sur lequel plan toute personne un peu versée dans les fontes et la métallurgie pourra faire construire les fourneaux à air et réverbère convenables et diriger l'opération ». Il complète ensuite son exposé en démontrant comment faire économiser au moins 1 200 000 livres au Roi.

Mais son argumentation ne s'arrêtera pas là. Il ne manquera certes pas de mentionner qu'il est plus que souhaitable d'additionner à ces vieilles fontes un quart de nouvelles, chose qu'il a vu se pratiquer en Angleterre et qui, rajoute-t-il : « Le sieur Béranger qui en avoit connoissance et qui est un homme distingué dans son état en a donc senti la possibilité, l'utilité et l'épargne que le Roy y trouveroit : mais elle seroit beaucoup plus considérable et les munitions seroient bien meilleures si on suivoit la proposition du sieur de La Houlière d'ajouter aux vieux fers coulés un quart de nouvelles gueuses parce que ces gueuses servent de fondant aux vieilles fontes, enveloppent et rassemblent leurs parties métalliques ; leur donnent plus de cohérence et de solidité et empêchent le fer de se consumer ; ce qui est prouvé par l'expérience de toutes les fonderies d'Angleterre où le déchet n'est que 5% ». Béranger qui était Commissaire général des fontes de l'artillerie à Douay avait déjà proposé à l'autorité royale de « s'engager à fournir au Roy des boulets de calibre selon les espèces qui seront ordonnés, remis et visités comme ceux de la forge, au prix de 30 livres le millier pesant, pris dans la fonderie de Douay, au moyen duquel prix les vieux fers seroient remis au dit sieur Béranger dans la sus-dite fonderie ; qu'il lui seroit accordé un déchet de 25% ou un quart sur les boulets neufs qui seroient remis au Roy, conformément à un procès-verbal qui fut fait en 1735 pour constater ce que ces vieux fers perdraient à la fonte lorsque cette opération fut faite à Valenciennes ». Il ne s'agissait en la circonstance que de recouler de vieilles fontes sans y mélanger de nouvelles.

Suprême astuce, La Houlière ne manque pas de souligner qu'en Angleterre les déchets ne sont que de 5% alors qu'en France, ils sont de 25%.

Son enquête l'a amené à rencontrer « des personnes dignes de foi et qui vivent encore » qui lui ont appris «  que lors du procès- verbal qui fut fait en 1735 pour constater le déchet de ces vieux fers dans la refonte, le sieur Bourrier (il cite même le nom, sûr de ses informations) qui en avait fait l'entreprise pour démontrer un déchet idéal et supposé et se procurer un bénéfice inique mit en usage une supercherie qui trompa la vigilance des officiers préposés à cette vérification ; qu'il fit percer le trou de la coulée de son réverbère à un ou deux doigts trop haut ; en sorte qu'il ne couloit que les trois quarts du métal ; qu'il en restoit une partie considérable au fond du creuset et certainement le fer le plus épuré et le plus pesant et il persuada aux officiers préposés que le métal perdoit 25%  ». Il s'ensuit donc une perte sèche de 20% pour le Roy et une plus mauvaise qualité de munitions puisque ces boulets sont composés des parties supérieures de la coulée donc plus fortes en scories et autres impuretés.

Après avoir enfoncé encore un peu plus le clou à propos de Bourrier, il n'hésitera pas à rajouter que « la dépense de l'opération a été analysée de manière à mettre M. le comte de St Germain en état de n'être trompé par aucun entrepreneur et d'apprécier avec connoissance de cause le bénéfice qui devra lui être accordé, l'estimant à 1/6, le Roy y gagneroit un million et s'il falloit sacrifier un quart, il y auroit du moins 900 000 livres d'épargne ».

Au début du mois d'août de la même année, avisé des essais qui doivent être effectués sur des canons anglais comparativement aux français, il reprend sa plume pour spécifier quels types d'essais doivent être réalisés car «  C'est à la poudre de résoudre la seule question intéressante pour la vie et la sûreté de nos marins, d'où peut dépendre l'honneur de la nation et les opérations les plus importantes, on ne peut donc trop tôt ordonner ces épreuves à Brest ».

Il spécifie bien qu'il ne doit pas s'agir d'examiner la différence de portée des pièces puisque celles-ci sont de longueurs et de proportions différentes mais bien au contraire de juger :
- si ces canons dont la fonte est différente de la nôtre apportent bien plus de résistance lors des tirs.
- si la méthode anglaise procure avec plus de fiabilité une « fonte plus solide, plus compacte et sans interstices ».

Pour y parvenir « il ne faut que pousser à charges égales quatre canons de M. Wilkinson et quatre pièces françoises choisies à Brest, et même de les pousser si l'on veut, après les épreuves ordinaires jusqu'à les faire crever exprès, si on n'en craint pas la dépense car il suffiroit de faire casser les boutons des pièces pour reconnoitre la texture et le grain des deux fontes et ces canons n'en serviroient pas moins ».

Et déjà, il pense sérieusement à implanter en France, une fonderie capable de réaliser les travaux que l'Angleterre effectue régulièrement depuis quelques temps : « demander à M. Wilkinson qu'on suivra ses idées et ses principes pour perfectionner le travail de Ruelle pendant qu'on travaillera à une fonderie à réverbère parce qu'en tous les cas cette perfection sera avantageuse, qu'on contractera avec lui pour quatre ans avec toutes les formalités requises pour sa sûreté, si mieux il n'aime convenir d'une somme fixe à condition de faire construire la fonderie et la forerie et de la diriger assez de temps pour y fondre 1200 pièces et pour former tous les ouvriers de façon à pouvoir se retirer chez lui lorsqu'il le jugera à propos, car on ne peut s'attendre à ce que cet anglois se fixe pour toujours en France ».

Mais revenons aux essais annoncés. C'est le 24 du même mois qu'ils auront lieu à Brest et se montreront très concluants pour l'action que mène La Houlière. Ils mettront en compétition les quatre canons anglais (calibres de 32, 24 ,16 et 12) et deux français, l'un de calibre 24 de la forge de Ruelle et l'autre de calibre 12 de la forge de Bégory en basse Navarre. Tous se comportèrent honorablement suivant les critères retenus par l'ordonnance du 7 septembre 1767 relative à ce type d'essais. Ensuite pour les essais poussés, ne furent retenus que les canons de 12 (anglais et français) et le canon de 24 français. Cinq autres essais eurent lieu ensuite avec des conditions de plus en plus rudes pour les trois retenus qu'il s'agisse de la charge de poudre, du nombre de boulets ronds ou ramés chargés avec adjonction de tampon de terre glaise ou autre artifice retenu. Ce n'est qu'à la cinquième épreuve que le canon de Bégory (calibre de 12) creva alors que l'inspection des autres ne montra aucun défaut. Il fallut attendre la sixième pour que le canon de Ruelle (calibre 24) subisse le même sort et la septième pour que le canon anglais de 12 rende l'âme à son tour. A noter toutefois que les essais 5, 6 et 7 furent effectués dans les mêmes conditions.

Dans les jours qui suivirent, des analyses complémentaires furent effectuées et le rapport fait état qu'« il a été encore reconnu à la finesse du grain et à sa couleur cendrée et moins brillante que le métal anglois est plus compact et plus dur que celui des canons françois ».

Moins d'un mois plus tard, La Houlière nous apprend que le ministre a donné l'ordre de faire exécuter « à Nantes quelques canons pareils à ceux d'Angleterre », que cette fabrication devrait être imminente et qu'il espère avoir dans le courant du mois prochain des nouvelles rassurantes.

L'affaire ne traînera effectivement pas puisque le 3 novembre, il annonce que le 25 courant il doit se rendre à Nantes avec MM. d'Angenoust et de Secval pour y « éprouver le degré de perfection que nos vieilles fontes acquerront étant de nouveau refondues et mélangées en proportion dues dans des fourneaux de réverbères ». Il demandera encore qu'un obusier-canon de modèle beaucoup plus conséquent y soit coulé pour y subir des essais similaires, mais soulignera que les possibilités de cette fonderie sur sa capacité à y fondre en une seule fois une quantité suffisante de matières demeurent aléatoires. C'est le 17 décembre qu'il sera tout heureux de mentionner : « Notre premier canon fut enfin coulé hier avec succès, le four à réverbère avoit été chargé d'environ 500 livres pesant en blocs ou taques de lest ou arrimage de plusieurs morceaux de gueuses fondues à Ruelle de deux pièces d'un affût de mortier dont l'un pesoit 125 livres, l'autre environ 400 faisant ensemble 2630 livres en huit heures de feu, toute cette masse fut mise en fusion et notre canon fut moulé, la fonte en est grise et promet de la résistance, c'est le premier qui ait été coulé en France de cette manière d'où il suit que les canons qui seront jugés hors de service pourront être refondus, nos munitions hors de calibre remises à neuf, que maîtres de mêler ces vieilles fontes avec les gueuses neuves reconnues les meilleures et qui ne sont pas rares dans le royaume on sera assuré d'avoir pour la Marine et les côtes d'excellents canons et boulets afin qu'il ne reste rien de douteux à cet égard ».

Dans la semaine qui suivit, deux autres canons virent le jour dans cette fonderie et avant même la fin de l'année, un procès-verbal sera rédigé en commun par « Fougeroux de Secval, chevalier de l'ordre royal et militaire de St Louis, lieutenant des vaisseaux du Roi et officier d'artillerie de la Marine, de concert avec M. d'Angenoust, chevalier de l'ordre royal et militaire de St Louis, chef de brigade au corps royal de l'artillerie en présence et aidé de M. de La Houlière, chevalier de l'ordre royal et militaire de St Louis, Brigadier des armées du Roi et de M. Doyard, ancien commissaire général de la Marine ». Ce document traite de la méthode employée lors des différentes fusions, des constatations et conclusions immédiatement visibles. Cependant La Houlière éprouvera le besoin d'y ajouter des observations personnelles - qu'il sera du reste seul à signer - qui traitent plus spécialement des avantages qu'il voit dans cette nouvelle technique et des améliorations qu'elle apporte suivant ses convictions intimes et cela avant même que ces canons ne soient forés et qu'ils ne puissent donc être essayés.

Le rapport commun traite de trois canons du calibre 4 qui furent coulés les 16, 19 et 24 décembre 1776. Ceux-ci d'un poids unitaire de 2 000 livres sont coulés "plein" après huit heures de mise en feu du four. La seule caractéristique technique qui est mentionnée dans ce rapport concerne le poids spécifique des fontes obtenues : « La moyenne du pied cube de la première provenant de gueuses dites fontes neuves et vieilles matières s'est trouvé de 494 livres. La moyenne du pied cube de ces mêmes fontes refondues semblablement pesées s'est trouvée de 501 livres ». Ce qui correspond ²²actuellement à des densités respectives de 7,05 et 7,155. Les signataires, très prudents, spécifient bien : « L'expérience seule prouvera si cette augmentation de pesanteur spécifique ajoute à la ténacité de la fonte ».

Autre conclusion qui fit l'unanimité : « il est facile de faire usage du fourneau de réverbère pour donner une seconde fusion à la fonte de fer ; qu'elle y acquiert un degré de chaleur assé fort pour entrer en parfaire liquéfaction et pouvoir se très bien mouler ; que cette méthode est peu dispendieuse, consommant comme nous l'avons dit ci-dessus peu de bois et de charbon de terre et le service particulier de chaque fourneau n'exigeant que deux hommes ». Seule réserve mentionnée : « Il nous restoit à sçavoir si les fontes refondues plusieurs fois deviennent réfractaires ou si elles restent aussi fusibles et si par cette itérative fusion elles perdent de leur ténacité ». Un essai complémentaire eut lieu dans cette optique le 28 décembre et ne donna pas satisfaction, les déchets de fonte ayant été jugés considérables.

Mais La Houlière dans son complément qu'il rédigea fera remarquer que M. d'Angenoust trouva quelques qualités à cette fonte qu'elle « a le grain plus fin et un peu plus blanc que celui de cette même fonte avant d'avoir été recoulée, qu'elle est ainsi plus sèche », ce qui n'empêchera pas ce dernier de rester prudent en affirmant que l'épreuve de la poudre serait le seul juge, abondant ainsi dans le même sens.

S'il mentionne une fois de plus les résultats que l'on peut attendre d'une telle technique, il avancera également les arguments économiques développés à la fin du paragraphe 3.


Nous sommes désormais en 1777 et un soutien important pour La Houlière viendra de son correspondant principal, le comte de Langeron qui était gouverneur général du port de Brest et qui suivait cette affaire. Dans un courrier daté du 04/01/1777 adressé au Ministre de la Marine, et après avoir rappelé les besoins nécessaires en mortiers pour la défense de Brest, estimé ceux nécessaires aux autres ports de la Manche et de l'Atlantique et enfin sa « préférence à la fonte à l'angloise  », dans une belle envolée où « on se permettra de dire avec la franchise et le zèle d'un vieux militaire », il conclura sa missive en spécifiant : « L'on finira ce mémoire par désirer que le Gouvernement veuille bien s'occuper sérieusement de cette fonte et décider si elle sera adoptée ou rejetée.
Si elle est adoptée, l'on pense qu'il n'y a pas à balancer à attirer en France le sieur Wilkinson pour un, deux, trois ou quatre ans afin d'éviter les pertes de temps et d'argent irréparables du tâtonnage des essais.
Si elle est rejetée, ce ne sera sûrement qu'après un examen des avantages réels et des inconvénients sans s'arrêter à de vaines déclarations dictées par l'amour-propre ou par l'intérêt particulier. Nous prenons tant de choses frivoles des Anglois, pourquoi ne prendrions nous pas la fonte de leurs excellents canons ?
Songeons que nos ports ont besoin de gros mortiers
 ».
Voilà, c'est dit.

Le 9 janvier, La Houlière est à Paris où, avec M. d'Angenoust, il rencontre le Ministre qui semble toujours désireux de faire suivre cette opération par M. de Secval qui supervise la fonderie de Ruelle. Ce sera l'occasion de rappeler que Wilkinson ne veut personne pour le surveiller et que la solution la plus simple est de profiter des dispositions récentes des négociants nantais, de se joindre à eux pour y établir une fonderie et de nommer Wilkinson qui, selon ses renseignements, aurait accepté la dernière offre du Ministre, dirigerait cette fonderie. De Secval dont « sa connoissance dans les fontes le rendant précieux à la Marine » pourrait ainsi rester à Ruelle.

Pourtant une autre possibilité se profilera. En effet, les sieurs Wilkinson proposeront « de profiter de ce qui est fait à Ruelle, de faire quelques légers changements aux deux fourneaux qui y sont mais de leur donner plus de vent, et à cet effet de faire faire en Angleterre des soufflets en fer de fonte ... ... de disposer le local de manière à placer à portée de la fosse à mouller deux fourneaux à réverbère pour mêler dans les moulles des canons le métal venant des hauts-fourneaux ». De Sartines a donc désormais le choix entre 3 solutions :
- Créer une fonderie propre à la Marine
- Opter pour une nouvelle fonderie mixte à capitaux privés et royaux mais à majorité privée
- Modifier la fonderie de Ruelle pour l'adapter aux nouvelles technologies.

Le Ministre tranchera très vite en faveur d'une nouvelle fonderie royale puisque le 18 mars , La Houlière écrira que les choses viennent de se décanter. Wilkinson est venu en France aux dernières conditions proposées par le Ministre et auroit a tenu à ce que personne ne le surveille. De Secval qui désiré que cette fonderie eut été jointe à celle de Ruelle » n'assistera qu'aux premières coulées de fonte de la nouvelle fonderie. Pourtant 4 jours auparavant de Sartines avait écrit à de Lavillhélio : « si ce n'est que M. De Serval officier d'artillerie de la Marine est désigné pour assister aux opérations du sieur Wilkinson, mais qu'il propose donc de ne se rendre à Nantes qu'après que l'acquisition du terrein propre aux établissements projetés aura été faite et que les plans des bâtiments à exécuter auront été dressés et envoyés ici  ». Pourtant en mai 1777, le Ministre informera le commissaire de la Marine à Nantes qu'il a reçu à deux reprises des courriers de de Secval avec les plans d'un petit fourneau à réverbère et les «  coupe et profil des établissements qu'exige le projet du sieur Wilkinson  ». La Houlière faisait-il encore l'objet de suspicion de la part du Ministre ?

Confiant dans l'avenir de cette fonderie qu'il avait tant appelée de ses vœux, il nous affirme que Wilkinson partira le surlendemain, soit le jeudi 20 mars, reconnaître les environs pour décider de l'implantation de cette usine dont «  le Ministre a pris le parti de faire exécuter aux dépens du Roy ce que le commerce étoit près de faire à Nantes pour son compte ».

« Voilà donc une fonderie à portée de fournir à nos places maritimes et à nos côtes », écrira-t-il. Très confiant il précisera même «  Comme M. Wilkinson ne fera pas de bâtiment à notre mode et ne fera que des hangars nécessaires aux ouvrages il dépensera peu et je ne doute pas que dans le mois d'août il ne soit en état de fondre ». Il ne pouvait prévoir que Wilkinson ne s'entendrait pas avec Magin, Ingénieur de Marine, chargé de réaliser les ouvrages hydrauliques pour mouvoir la forerie à eau. Cette mésentente sera cause du renvoi de Magin en septembre de la même année et qu'il faudra attendre que Toufaire vienne le remplacer. Tous ces atermoiements allaient reporter au mois d'août 1778 le forage du premier canon, encore ce dernier ne devait-il être foré que par une forerie provisoire à chevaux puisque la forerie principale n'était toujours pas terminée à cette époque.

Durant l'année qui suivit, aucune trace de la correspondance de La Houlière ne nous parvint. Il faut attendre le 29 mars 1778 pour avoir de ses nouvelles. A cette époque, le contexte politique a changé. Les insurgents d'Amérique avaient déclaré leur indépendance le 4 juillet 1776, Benjamin Franklin était venu plaider sa cause et surtout la France avait reconnu l'indépendance de l'Amérique le 6 février 1778 et s'était engagée à apporter son soutien aux adversaires de Sa Très Gracieuse Majesté (La Fayette ne se rendra avec la frégate "l'Hermione" pour aider ces révolutionnaires qu'en mars 1780). Wilkinson allait-il rester en France ? La Houlière proposera au Ministre ses services auprès de Wilkinson «  pour détruire dans son esprit la crainte des reproches que le ministère britannique pourra luy faire, pour animer son zèle et son activité et pour luy suggérer tous les moyens de mettre au plus tôt l'établissement en état de fondre et de forer ». Le Ministre lui répondra qu'« il n'étoit pas encore temps ». Toujours cette méfiance du Ministre à son égard ?


La Houlière dont l'opiniâtreté à se battre pour l'implantation d'une nouvelle fonderie inspirée des techniques anglaises n' a eu de cesse de faire des recherches pour trouver les moyens et les lieux les plus adaptés selon ses critères pour cette implantation. St Sébastien sur Loire, près de Nantes où sera effectuée la première coulée en France ( 16 décembre 1776 ) de canons suivant la technique anglaise dans des fours à réverbère de capacité certes inférieure à ceux des frères Wilkinson, contribuera sans doute à ce choix de sa part mais d'autres critères y participeront. Ainsi note-t-il « Nantes rassemble toutes les commodités en matériaux propres à établir ce travail et qui ne se trouvent pas partout. Tous les canons et vieux fers coulés peuvent y aborder aisément pour être de nouveau refondus et mêlés avec des gueuses neuves des meilleurs fourneaux en Berry, Bourbonnois, Nivernois ainsi que du charbon de terre venant par la Loire. Les fourneaux de Ruelle étant au Roy pourroient aussi y envoyer leurs gueuses en descendant par la Charente ».

En outre, John Wilkinson dès les tous premiers contacts n'avait-il pas bien pris la peine de préciser que : « s'il étoit question d'un marché avantageux avec un particulier, qu'il y envoyeroit volontiers son frère cadet  ». Or, au moment même de cette première coulée d'un canon à Nantes en décembre 1776, il y avait une initiative locale « des principaux négociants de cette ville entre autres MM. Arnoult, Drouin, Gruelles, LavilleBoinet de Luynes et plusieurs dont je ne sais pas les noms [qui] veulent ouvrir une souscription pour faire cent cinquante milles livres et 25 actions de 6 000 livres chacune à l'effet d'établir ici une fonderie pour la marine marchande pour y faire des canons de 4 et de 8 petites longueurs pour les armateurs ». Ces messieurs ajoute-t-il « se portent à cet établissement en vrais patriotes, ces sentiments de leur part sont très louables et sont trop personnels à M. de Sartines pour ne pas les agréer et approuver et même les aider de quelques ouvriers mouleurs et foreurs qui sont sans travail en Angoumois et Périgord ».

Après avoir rassuré le Ministre sur le fait qu'il reste seul décideur en cette affaire, il avoue avoir « insinué à ces MM. que s'il arrivoit que M. de Sartines fit venir un anglois expert en ce genre de travail ils feroient bien de lui offrir une action sans fonds pour l'engager à les assister de ses conseils, ce qu'ils m'ont paru disposés à faire.
L'intention de MM. de Nantes que j'ai bien un peu aiguillonné m'a fait naître l'idée de proposer par la réponse du Ministre de faire faire dans leur fonderie projetée deux ou trois fourneaux de plus pour le compte du Roy, de leur passer de Ruelle deux tables à forer au moyen de quoi lorsqu'ils voudront faire du 12 ou réparer leurs fourneaux, leur travail ne discontinuera pas par ce moyen et M. Wilkinson arrivant je répondrois bien qu'on y fondroit dans trois mois et cela n'exigera pas de fonds du Ministre, on commenceroit par jouir par s'instruire, ensuite on iroit ailleurs et où M. Wilkinson jugera plus à propos, j'ouvrirois cet avis dont M. de Sartines fera ce qu'il voudra mais le canon n'y reviendroit pas à plus haut prix et on en feroit pour le commerce qu'on vendra 25 livres avec bénéfice de 10 livres et au moins de 9 livres
 ».

Suprême astuce aux yeux de notre émule-fondeur mais il ne saurait en rester là. Peu de temps après, il suggèrera même au Ministre « de se joindre à eux en portant ces 25 actions à cinq de plus et les aidant de deux tables à forer qu'on feroit passer de Ruelle où il y en a trois ou quatre de superflues et inutiles puisqu'il y en a onze. On tireroit au bout de quelques mois de cette fonderie dirigée par le sieur Wilkinson des ouvriers faits et instruits pour celle de Ruelle, il en coûteroit moins au Roy que pour les changements que le sieur Wilkinson se propose de faire ; il existeroit deux de ces fonderies en France qui fourniroient aux besoins de la Marine Royalle et Marchande et au lieu de tirer des canons de Suède, on pourroit en faire commerce puisque les intérêts des fonds, les honoraires du sieur Wilkinson compris, le quintal de canon ne reviendroit que 14 et 15 livres ainsi que le sieur de La Houlière l'a assuré et l'assure encore avec la connoissance la plus exacte des dépenses et le Roy payeroit ses cinq actions avec de vieux canons qu'il vendroit aux actionnaires à 36 livres le millier ».

Tout au long de ces courriers, on note la présence obsédante de la Loire, ce grand fleuve qui permet de faire venir du centre de la France, les produits dont ont tant besoin les fondeurs qu'il s'agisse de gueuses, de charbon de terre ou autres. En outre, la possibilité d'une voie maritime à proximité de ce transport fluvial va faciliter les liaisons avec la fonderie de Ruelle qui est encore à l'époque le principal fournisseur de la Marine. Mais de Sartines retiendra en sus la possibilité d'évacuer par le biais de l'océan les produits que fournira cette nouvelle fonderie.

Toujours est-il que notre Ministre ne suivra pas La Houlière dans ses projets d'une fonderie mixte et souhaitera disposer d'une fonderie propre sans lien avec la marine marchande. La région nantaise où s'effectuèrent les premiers essais, compte-tenu de ses facilités de communication tant avec le centre de la France qu'avec l'océan, devait naturellement être retenue par le Ministre qui donnera cette consigne à Wilkinson. Moins d'un mois après, Indret avait déjà été visité et bien que non retenu définitivement semblait avoir retenu l'attention des décideurs de l'époque.